
Le paisible univers des jeunes écrivains en herbe... |
| | | Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] | |
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Tlina Co-Admin

Nombre de messages: 1041 Age: 20 Localisation: quodam loco in orbi terrae Loisirs: go, lire & écrire (bien sûr), écouter the klaxons, commencer des romans inachevés Date d'inscription: 04/06/2007
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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Jeu 2 Avr - 11:31 | |
| Merci Benoic ! Lermite, j'attends ton avis avec impatience. _________________ Tlina
\\\"Que chaque oeuvre soit la preuve de votre victoire sur les difficultés de votre tâche.\\\" A.R. Mieux vaut une histoire moche racontée avec de belles phrases que le contraire...
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|  | | Tlina Co-Admin

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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Mer 8 Avr - 9:56 | |
| En attendant, le chapitre suivant Chapitre 8
Macarée Le lendemain de cette entrevue, le jeune prince alla chasser. Il chassait très souvent, par goût du risque : une bête féroce pouvait très bien le blesser gravement, comme cela était arrivé au jeune Adonis. Quand il courait dans les bois, entouré de sa meute de chiens, des serviteurs qui guettaient dans les fourrés la moindre trace du gibier, et qu'il savait qu'il y avait toujours ce danger, qu'il mettait, d'une certaine façon, sa vie en jeu, Macarée se sentait fort. Lui à qui on reprochait si souvent sa faiblesse, trouvait dans cette course périlleuse un moyen de prouver sa valeur. Il pouvait alors se dire qu'à la guerre, le jour où il lui faudrait défendre le royaume, il saurait tenir bon comme le faisaient ses frères. Mais ce jour-là, Macarée avait besoin d'autre chose que de danger. Il devait chasser de son esprit le souvenir de sa soeur, la veille. Il espérait que l'effort physique l'empêcherait de penser à quoi que ce soit, et surtout au regard de sa soeur, troublant comme l'oeillade d'une amante... Oui, il voulait courir, pourchasser dans les bois ce souvenir ardent, et l'abattre d'un coup de sa javeline ! Lors des premiers pas dans la forêt, quand on lâcha les chiens qui s'égayèrent en jappant, Macarée s'abandonna au plaisir de la chasse ; il fut plutôt satisfait, car la poursuite l'absorbait tout entier. Pas de pensées troublantes ni de souvenirs dérangeants. Il se rua alors à travers les buissons, courant, riant à moitié, aspirant à pleins poumons l'air vif, plein d'odeurs de bois, de mousse, de feuilles, aussi vite qu'il pouvait au milieu de la meute. Un serviteur lui cria : « Argos tient une piste, seigneur ! » Argos était un lévrier noir, très fin, le plus rapide des chiens. Il flairait le sol en galopant tout droit vers sa proie. Le chien plongea dans un buisson, Macarée bondit derrière lui, et se retrouva face à son gibier, une biche acculée contre un rocher, tremblant devant Argos qui aboyait et grondait. Macarée s'apprêtait à lancer son javelot sur la proie – une bien maigre bête, il en avait attrapé de plus belles – quand la biche lui jeta un regard tremblant. Le jeune homme eut un moment de doute, lança tout de même son trait, mais manqua son coup ; la bête terrifiée, dans un réflexe, sauta par-dessus le chien Argos et réussit à s'enfuir. Macarée alla ramasser son javelot fiché dans le sol. Il s'en voulait d'avoir raté une proie si facile. C'est que pendant un bref instant, il avait revu, dans un éclair, les yeux pleins de larmes de Canacé. « Cela va passer, reprenons ! » s'exhorta le jeune homme. Il siffla Argos et courut après un autre gibier. Mais c'était trop tard. Le souvenir de Canacé, ainsi rappelé, s'était gravé dans son esprit, et s'interposait comme un voile entre ses yeux et la forêt. Ainsi, quand il vit un parterre de feuilles mortes auquel la lumière du soleil donnait une couleur orangée, il pensa à la lumière rousse des cheveux de Canacé. Quand il vit un saule balancer doucement ses branches fines, il songea à la finesse des bras de Canacé. Et la couleur claire des ruisseaux était celle des yeux de Canacé, et le murmure du vent dans les feuilles était la douce voix de Canacé. Plus encore, le nom même de Canacé résonnait dans son coeur, et quand il courait, ces trois syllabes se répétaient selon la cadence de sa course : un pas, « Ca », deux pas, « na », trois pas, « cé » – en un refrain envoûtant comme un sortilège. Et l'image de sa soeur grandissait dans son esprit, s'auréolant d'une beauté et d'une majesté triste. Ce jour-là, Macarée revint bredouille de la chasse, ce qui ne lui était presque jamais arrivé. Au contraire, lui même était devenu la proie de l'amour. Tout n'était pas nouveau dans ce qu'il ressentait. Il avait toujours manifesté un attachement particulier envers la jeune fille, plus qu'un frère n'en montre à une soeur. Mais jusque là, son esprit déguisait cette affection en une sorte de solidarité entre faibles. La famille les opprimait tous les deux ; il fallait donc se serrer les coudes. Mais ce n'était qu'un prétexte, il s'en rendait compte à présent. En vérité, il aimait Canacé. Et elle l'aimait aussi, il l'avait bien compris la veille au soir. La déferlante de sentiments qui s'agitèrent en lui à cette pensée manqua de l'emporter dans un délire complet. Joie, désir, amour, peur, honte, culpabilité, tout s'entremêlait. Par les dieux, si elle l'aimait... et qu'il l'aimait... Mais ils étaient frère et soeur. Toute union leur était interdite. Il y avait des lois plus puissantes que la passion, des lois édictées par les dieux à tout homme civilisé. Un frère ne doit pas toucher à sa soeur ! Même y penser était condamnable. Non, cette fois, il ne s'agissait plus d'honneur de la famille, comme pour Arné. Il s'agissait d'inceste ! Pourtant il ne pouvait s'empêcher de ressentir une joie et un trouble profonds, en pensant à Canacé, aux cheveux lumineux de Canacé, aux yeux clairs de Canacé, en se disant : « Canacé m'aime ! » Et l'amour en son coeur protestait contre la raison. Qu'avait-elle à faire là, avec ses histoires de lois divines et de crime ? S'il aimait Canacé et que Canacé l'aimait ? Pourquoi était-elle faite, cette morale ? Pour empêcher les hommes d'être heureux ? La pauvre raison, moins éloquente, n'en pouvait mais. Bientôt, l'amour l'emporta, et il n'y eut alors plus rien, pas même un remords, pas même un scrupule, pour retenir Macarée. La jeune fille l'évita pendant quelques jours. Mais lui, qui avait abandonné toute culpabilité, était bien résolu à satisfaire son ardeur. Il cherchait sa soeur dès qu'il le pouvait dans les couloirs du palais d'Eolos. Mais Canacé était toujours accompagnée, soit de sa mère, soit de l'une de ses soeurs, soit de sa nourrice. Et la vieille femme, qui avait déjà perdu sa chère Arné, sentait que Canacé elle aussi sombrait un gouffre, et veillait sur elle le plus possible. Mais un soir, Canacé resta à filer jusqu'à très tard, plus encore que d'habitude. Pourquoi ce jour-là plus qu'un autre, elle n'aurait su le dire. Peut-être avait-elle deviné, inconsciemment, les intentions de son frère. En tous cas, ce soir-là, elle fila sans relâche, formant plusieurs dizaines de centimètres de cordon de laine entre ses doigts frêles ; sa mère, fatiguée, alla se coucher en premier puis, une à une, ses soeurs s'en allèrent. Seule la nourrice n'osait pas partir, car un pressentiment commençait à poindre dans son coeur. Mais elle regardait sa fille de lait qui ne lâchait pas sa quenouille des yeux, l'air absorbée par le poids de laine blanchâtre. La nourrice bâilla : elle était fatiguée, vraiment, presque épuisée. Comment faisait Canacé pour veiller si tard ? Elle allait s'abîmer les yeux, à filer comme cela dans la pénombre. D'ailleurs, ceux de la vieille femme se brouillaient. Elle jeta encore un regard à Canacé. Non, décidément, cette petite était bien sage. La nuit semblait très calme. Pourquoi avait-elle donc ce pressentiment, cette angoisse ? C'était l'âge qui la rendait sénile. Allons, il fallait se coucher. Il n'y avait aucune raison d'avoir peur. La vieille femme partit donc, et Canacé resta seule dans le gynécée à filer avec attention. Les lueurs de la lune étaient bien pâles cette nuit-là et, comme un mauvais présage, la silhouette de la tour carrée se découpait sur le ciel, plus noire que la nuit. Macarée, qui, tapi dans le couloir, guettait le bon moment, poussa alors la porte. La scène qui suivit fut indescriptible. Disons juste qu'à peine le frère et la soeur s'étaient-ils vus qu'un immense tourbillon, de passion, de désir inassouvi, de peur d'être surpris, de joie de se revoir, les emporta tous les deux. Comment auraient-ils pu lutter ? D'ailleurs aucun des deux n'y pensa une seule seconde. Ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre, sans un mot. Le frère et la soeur s'embrassèrent, et leur baiser avait le goût, terrible et délicieux, de l'interdit. _________________ Tlina
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|  | | Benoic Auteur

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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Sam 11 Avr - 15:22 | |
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|  | | Tlina Co-Admin

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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Sam 18 Avr - 14:07 | |
| C'est pourtant pas une histoire très mielleuse ! Chapitre 9
Les quatre fils
La faiblesse, en revanche, n'était vraiment pas le défaut de la reine Théano d'Icarie. Quand quelqu'un la voyait se dresser à la fenêtre du palais, figure toute droite, toute en blanc et noir, avec sa peau pâle sous ses cheveux de ténèbres, il ne pouvait être qu'impressionné par la force qui se dégageait d'elle. Quand elle donnait des ordres, d'ailleurs, il ne fallait pas se hasarder à la contester. Ses colères et ses dédains étaient violents. Et quand elle avait un but, elle s'y tenait, sans jamais s'en détourner, sans qu'on puisse jamais la faire y renoncer. On aurait pu la comparer à la lame de bronze d'un glaive, tant elle était inflexible dans sa volonté ; elle en avait aussi la froideur. On disait souvent qu'elle avait un coeur d'homme. Théano ne pensait pas ainsi. Elle se disait plutôt qu'elle était ce que toutes les femmes auraient dû être. En ce monde, les mâles avaient le pouvoir, certes, car ils avaient la force physique ; mais les femmes avaient la ruse et la volonté, au moins du point de vue de Théano. Pour contrer la tyrannie de leurs pères, de leurs frères, de leurs époux, elles devaient pousser ces deux atouts à leur degré extrême. C'était leur seule arme pour résister à la domination des hommes. Les femmes devaient se choisir un but et utiliser tous les moyens à leur disposition pour y parvenir. Jusque là, Théano pensait avoir atteint son but. Sa seule aspiration, c'était d'obtenir tout le pouvoir possible. Chez les Hellènes, les femmes qui avaient un jour dirigé une cité ou un peuple se comptaient sur les doigts ; mais on pouvait être reine. Etre reine, cela voulait dire posséder la plus belle et la plus riche maison du royaume. Cela voulait dire avoir une cohorte d'esclaves à ses ordres. Cela voulait dire influencer les décisions royales au travers de son mari. Ne contait-on pas que certaines reines avaient pu déclencher ou arrêter des guerres, en manipulant leurs époux ? C'était un vrai pouvoir que celui de la femme d'un roi. Et Théano comptait bien conserver cette puissance et la transmettre à ses enfants. Mais aucun héritier n'était sorti de son union avec le roi Métaponte. Il avait menacé de la répudier. Heureusement, Théano avait toujours sa ruse. Profitant d'un voyage de Métaponte, elle avait fait ramener ces deux orphelins, nourrissons beaux et bien faits, et les avait fait passer pour ses fils, nés pendant l'absence du roi. Le soi-disant père était ravi ; Théano était tranquille. Cela la gênait pourtant que ces enfants ne soient pas les siens. Elle aurait voulu que ce soit la chair de sa chair qui accède au trône après la mort de Métaponte. Mais elle s'en accommodait, tant qu'elle conservait son pouvoir. En attendant, Boiotos et Eolos (on avait conservé leurs noms d'origine) grandissaient à la cour du roi d'Icarie et apprenaient à marcher sur les dalles de marbre. Seulement, un soir, Théano se rendit compte que ses règles auraient dû arriver cinq jours auparavant. Elle attendit encore un jour, puis un deuxième, puis un troisième. Au bout d'une semaine, elle se mit à avoir faim, une faim dévorante, et mangea pour deux, voire pour trois. Au bout de trois semaines, elle se rendit à l'évidence : elle était enceinte. Théano souffrit horriblement de cette première grossesse. Elle s'empesait, s'ankylosait, voyait son ventre déformé et couvert de vergetures, ses seins gonflés comme les pis d'une chèvre ; elle supportait déjà mal cette perte de beauté ; de plus elle avait sans cesse des maux de ventre et des nausées la tourmentaient tous les matins. Mais le pire n'était pas là. Car, à chaque fois que Théano se demandait si ce serait un garçon ou une fille, elle en tremblait d'angoisse. Si c'était une fille, ses soi-disant frères choisiraient avec qui et comment la marier ; si c'était un garçon, il n'aurait jamais le pouvoir, car ces orphelins, ces bâtards qu'elle-même avait fait entrer dans la famille lui voleraient le trône ! Et toute la douleur qu'elle ressentait se muait en colère. Le jour de l'accouchement, Théano pensa mourir. Recluse dans sa chambre, au milieu des sages-femmes qui lui criaient des recommandations, elle poussait, hurlait et se tordait de douleur. Enfin le bébé sortit et elle se crut délivrée ; mais il y en avait un deuxième ; il fallut recommencer cette torture. Quand tout fut fini, elle s'évanouit presque, terrassée de fatigue et n'en revenant pas d'être encore vivante. On lui mit ses bébés dans les bras. C'étaient deux garçons, des jumeaux. Ils s'accrochèrent à ses seins et tétèrent goulûment ; Théano les observa et les trouva laids. Mais c'étaient ses fils. Alors quelqu'un poussa la porte de la chambre. C'était le roi Métaponte, et avec lui les deux petits princes de trois ans, Boiotos et Eolos. La reine constata avec amertume que ces charmantes têtes blondes qui couraient voir leurs frères étaient infiniment plus belles que ses enfants. Eolos, arrivé le premier, se précipita vers Théano en s'écriant : - Maman ! Maman ! « Je ne suis pas ta mère ! » rugit intérieurement la reine. Elle serra ses deux fils sur son coeur. Pourrait-elle supporter de les voir toujours surpassés par leurs frères, plus grands, plus beaux, mais qui n'étaient que des étrangers ? Ces orphelins qui n'avaient rien à voir ni avec elle ni avec Métaponte, les laisserait-elle prendre le pouvoir à ses vrais enfants ? Et elle se mit à haïr Boiotos et Eolos. _________________ Tlina
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|  | | Benoic Auteur

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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Sam 18 Avr - 16:55 | |
| | Citation: | | C'est pourtant pas une histoire très mielleuse ! |
Oui, mais là pour le coup, ça se laisse savourer ^^ |
|  | | Tlina Co-Admin

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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Mar 21 Avr - 19:01 | |
| Savoure donc, Benoic, je t'en prie... Chapitre 10
L'enfant maudit
Canacé aussi était enceinte. Quand Macarée l'apprit, il fut pris de tremblements ; ses jambes flageolèrent et il dut s'appuyer à un mur pour ne pas tomber. Canacé frissonnait aussi, allongée sur son lit, ses pieds blancs se perdant dans les plis de ses draps. Ils comprenaient tous deux ce que cette naissance impliquait. Leur amour – leur crime – allait être découvert, la colère des dieux et des hommes allait s'abattre sur eux. Ils savaient depuis longtemps qu'un gouffre s'était ouvert sous leurs pieds, dès ce premier regard d'amour qu'ils avaient échangé ; mais comme jusqu'ici ils n'en avaient pas vu le fond, ils avaient cru pouvoir chuter éternellement. À présent ils apercevaient le sol. La violence de l'impact les terrifiait d'avance. - Impossible, s'écria Macarée, impossible. Il doit y avoir un moyen de nous sauver tous, toi, moi et lui, ajouta-t-il en posant la main sur le ventre de sa soeur. Ils cherchèrent un allié, quelqu'un à qui tout confier sans qu'il les rejette ou les dénonce. Finalement, ils en trouvèrent un. Donner son lait à un enfant, même s'il n'est pas le vôtre, n'est pas un acte aussi anodin que le croyaient les grands de ce monde. Les reines d'Hellade confiaient souvent ce travail à leurs esclaves, surtout si c'était une fille. Elles s'épargnaient ainsi un effort conséquent. Elles évitaient aussi de trop s'attacher à l'enfant, au cas où les douces flèches d'Artémis l'emporteraient dans une mort précoce. Mais elles ne savaient pas quel lien viscéral se créait alors entre les futures princesses et l'esclave qui les avait nourris. Les nourrices accompagnaient toujours leurs filles de lait, étaient toujours à leurs côtés, les protégeaient becs et ongles comme leurs propres enfants. Elles étaient même plus qu'une mère pour les jeunes princesses : n'était-ce pas leur sein que ces enfants avaient sucé ? Alors que jamais elles n'avaient goûté au lait de leurs mères les reines. Jusqu'au jour de leur mariage, où la jeune femme partirait pour un autre foyer, c'étaient leurs filles. Aussi, quand Canacé se confia à sa nourrice, celle-ci pâlit et sentit son coeur se soulever. Mais pas un instant elle ne songea à dénoncer la jeune fille, même si l'inceste l'horrifiait. L'esclave prit même sa résolution en un éclair : elle serait du côté de Canacé. Il fallait la protéger. Elle n'avait pas pu sauver Mélanippé ; elle sauverait Canacé. La vieille femme réfléchit un instant, ses yeux étirés de rides plein d'une résolution sans faille. Non loin, elle discernait la tour noire. Ce qu'il fallait éviter à tout prix, c'était qu'Eolos apprenne cette affaire. S'il avait fait subir un tel sort à Arné juste parce qu'elle avait goûté à l'amour, comment punirait-il un amour maudit ? Il fallait effacer toute trace de cet inceste. Mais comment faire, alors que le ventre de Canacé devenait plus pesant de jour en jour ? La nourrice pensa d'abord à éliminer l'enfant. Elle en parla à Canacé qui, tout en versant des flots de larmes, en gémissant sur ce fils ou cette fille qu'elle aurait tant aimé choyer, s'y résigna, à condition qu'on n'en parle pas à Macarée. L'esclave sortit donc du palais une nuit de nouvelle lune et alla errer dans des antres sombres, là où se terraient les femmes maudites qui coupaient la nuit des herbes maléfiques dans les cimetières, les sorcières qui invoquaient les âmes des morts et faisaient se voiler les astres. L'une de ces affidées aux dieux infernaux lui vendit un philtre abortif. La nourrice fit boire la drogue à Canacé. La jeune fille eut des étourdissements, des maux de ventre, des écoulements de sang intempestifs. Mais l'enfant résista, malgré les souffrances de sa mère. Et son ventre grossissait... Canacé se vêtit de péplos plus lâches et cessa de porter une ceinture. Elle se cachait souvent dans sa chambre. Elle prétendait être malade. C'était d'autant plus crédible que sa santé avait toujours été fragile. Par bonheur, elle n'avait pas de nausées matinales, sans quoi il eût été difficile de cacher son état. Elle se méfiait surtout de sa mère, Enarété, qui avait dénoncé Mélanippé au roi Eolos. Mais la reine était absorbée par le mariage de ses autres filles et ne prêtait pas attention au mouton noir de la famille. Canacé prit d'autres philtres. Eux aussi furent sans effet. Le pauvre bébé survivait trop facilement. Ou bien les dieux refusaient-ils à la mère incestueuse d'effacer son crime ? Elle ne sortait plus du tout de sa chambre. Tout le monde aurait vu. Heureusement, la famille se désintéressait de son état et ne s'aventurait jamais dans la pièce. Seule la nourrice entrait pour lui apporter à manger, et Macarée pour la voir. À chacune de ces entrevues, le frère prenait le bras de sa soeur, serrait sa main dans la sienne et la baisait avec ardeur, les yeux pleins de larmes. Les pleurs glissaient jusqu'aux doigts de Canacé et dégoulinaient le long de son bras. - Je te promets, Canacé, disait-il. Quand ce sera fini et que tu iras assez bien, nous partirons, toi, moi et l'enfant, nous fuirons jusqu'à un pays lointain. Là-bas, nous nous marierons et nous vivrons ensemble jusqu'à la fin de nos jours. Canacé écoutait en silence. Et lui pleurait, pleurait, gonflé d'espoir par ce rêve de vie meilleure, et de crainte à l'idée que son voeu ne puisse se réaliser. Ce fut un jour d'hiver. Dehors, s'achevait un de ces violents orages que seule la morte saison peut produire, de ceux qui interdisent la mer aux navigateurs. L'éclair ne tonnait plus. Zeus semblait ranger sa foudre. À la place tombait une pluie diluvienne qui changeait les sentiers en torrents. Le ciel était morne au-dessus du palais. Les corbeaux venaient s'abriter sous le rebord de la tour noire. Ce jour-là, devant sa nourrice, Canacé poussa un cri et se cabra d'un coup. - Par Pollux, ça commence ! s'écria la nourrice en voyant les draps de la princesse trempés. Elle se hâta d'appeler Macarée. Ils ne seraient pas trop de deux. Canacé poussait d'autres cris, chacun plus perçant que le précédent. - Oh, par les dieux ! hurla-t-elle. Ça fait mal ! - Tais-toi ! s'exclama l'esclave, comme Macarée accourait. Tais-toi ! Si ton père nous entend, tous les trois, nous sommes perdus ! Et elle plaqua sa vieille main sur la bouche distordue de sa fille de lait. Mais c'était trop, trop de douleur pour elle, ces secousses brutales de son ventre qui diffusaient de la souffrance dans tout son corps. Si elle avait pu crier... Si elle avait pu exprimer ce mal... Mais il fallait serrer les dents ! Et son courage s'effondra, son esprit qui criait grâce céda. Son dernier souffle se pressa vers ses lèvres, prêt à sortir, délivrant Canacé de cette vie de tourments... Elle s'évanouit. _________________ Tlina
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|  | | Benoic Auteur

Nombre de messages: 981 Age: 16 Localisation: Dans l'imaginaire Loisirs: lire , aller sur l'ordi , écrire , apprendre a coudre^^ Date d'inscription: 11/04/2007
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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Mar 21 Avr - 20:17 | |
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|  | | Tlina Co-Admin

Nombre de messages: 1041 Age: 20 Localisation: quodam loco in orbi terrae Loisirs: go, lire & écrire (bien sûr), écouter the klaxons, commencer des romans inachevés Date d'inscription: 04/06/2007
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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Mer 22 Avr - 13:28 | |
| C'est limite du flood comme post, ça... Dis-moi plutôt ce que tu penses du texte, qu'est-ce qui est bien, qu'est-ce qui l'est moins, ce que tu penses des personnages, EXPRIME-TOI BENOIC ! _________________ Tlina
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|  | | Benoic Auteur

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 | |  | | Heaven Auteur

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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Ven 24 Avr - 0:39 | |
| Là, je suis é-p-a-t-é-e! Bon, je dois dire que tes textes me font toujours cet effet là, mais cette fois-ci, c'est très bien interpreté! On s'attache très vite aux personnages, qui sont profonds et bien construits. Mais j'ai qu'un petit hic à souligner: gare aux répétitions! |
|  | | Tlina Co-Admin

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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Ven 24 Avr - 10:09 | |
| Merci Heaven ! Certaines répétitions sont voulues pour des raisons esthétiques. Je vais me relire pour éviter les autres. _________________ Tlina
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|  | | Tlina Co-Admin

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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Lun 27 Avr - 17:22 | |
| Chapitre 11
La victime du sacrifice - Elle ne respire plus ! s'écria la nourrice. Canacé gisait sur le lit, pâlissant de seconde en seconde, comme morte... Macarée bondit vers elle et lui prit la main, serra ses doigts jusqu'à les écraser. - Canacé ! cria-t-il. Elle ne réagit pas plus qu'un cadavre. - Canacé, réveille-toi ! gémit son frère. Courage, mon amour, réveille-toi ! Ô dieux, faites-la revenir, je vous en supplie... Canacé, écoute-moi ! Si tu te réveilles, si tu mets notre enfant au monde, je te le promets, nous nous enfuirons et nous nous marierons. Courage, Canacé, bientôt tu seras ma femme ! Réveille-toi, et tu seras ma femme ! Il y eut comme un frémissement, comme si ces mots, au-delà de la mort, avaient touché la jeune fille... Ses doigts frissonnèrent, sa poitrine se souleva, un geignement s'échappa de ses dents serrées, les contractions reprirent... - C'est un miracle ! s'exclama la nourrice. À force de douleur, d'efforts, de sueur, et dans une mare de sang et de liquide amniotique, le bébé enfin naquit. C'était un garçon. Il fallut couvrir sa petite bouche pour que nul n'entende son premier cri. Mais bientôt il se calma, accepta d'être nettoyé et se lova dans les bras de sa mère ressuscitée. Canacé le couvait tendrement des yeux, le serrait contre son sein, lui, la vivante incarnation de la promesse de bonheur que lui avait faite Macarée. Oui, Canacé vivrait, elle aurait droit à une existence paisible et joyeuse, les dieux ne l'avaient-elle pas fait revenir ? Le père caressait la tête encore humide du bébé, et ses yeux brillaient de fierté. Pour la première fois, tous les deux espéraient en l'avenir. La vieille nourrice était la seule à garder les pieds sur terre. Elle les ramena à la réalité. Il fallait tout d'abord sortir l'enfant du palais. On ne pouvait pas le garder ici. Il serait confié quelque temps à une paysanne à l'extérieur, le temps que les deux amants organisent leur fuite. Mais quel stratagème inventer pour faire sortir l'enfant ? Car pour ce faire, il fallait traverser les appartements du roi Eolos. S'il posait ne serait-ce qu'un seul instant les yeux sur le bébé, il devinerait tout. La nourrice réfléchit longuement et finit par trouver une solution. Elle allait traverser le palais, quitte à passer devant le roi lui-même, avec l'enfant caché dans un petit chariot. La vieille femme agit très vite. Elle prit le bébé – le petit être dormait à poings fermés – et le déposa, enveloppé dans des langes, au fond du chariot. Au-dessus, elle disposa le nécessaire pour un sacrifice : épis de blé, branches d'olivier et bandelettes sacrées. À quiconque lui demanderait pour quelle raison elle sortait du palais ainsi chargée, elle lui répondrait qu'elle allait célébrer un sacrifice au dieu Apollon. La vieille nourrice sortit de la chambre de sa fille de lait, poussant elle son petit chariot de bois ; les roulettes sur lesquelles il était monté émettaient un grincement continu, un bruit entêtant, lancinant. La vieille femme traversa lentement le gynécée. - Où vas-tu, esclave ? l'interpella la reine Enarété. - Les prêtres m'ont commandé de les assister pour un sacrifice à Apollon, répondit la femme sans cesser de marcher. - Voilà qui est fort pieux, dit la reine, pourquoi ne nous a-t-on pas prévenus ? Peut-on se joindre à la cérémonie ? Où a-t-elle lieu ? - Au temple en-dehors du palais, inventa la nourrice du tac au tac. Si vous voulez assister les prêtres, vous pouvez vous y rendre directement. Et dès qu'elle eut prononcé ces mots, la vieille femme sut que jamais elle ne remettrait les pieds à l'intérieur du palais. La nourrice sortit du gynécée. Une partie du trajet était faite. Derrière elle, on pouvait entendre la reine appeler ses valets et leur demander de se préparer au sacrifice en l'honneur d'Apollon. Des serviteurs s'activaient à droite et à gauche. Certains couraient dans les couloirs, pour prévenir le roi. La vieille femme commençait à s'inquiéter de l'ampleur que prenait son mensonge, mais elle n'avait pas le loisir de se poser plus de questions : il fallait avancer, doucement pour ne pas réveiller le bébé, rapidement pour sortir le plus tôt possible du palais ; il fallait trouver, sans cesse, un équilibre précaire entre vitesse et délicatesse. Chaque pas devait être mesuré. Et les roues du chariot grinçaient toujours. La nourrice traversa un long couloir. Il lui parut interminable. Le chariot était lourd pour ses vieux bras, ses jambes tremblaient, et la peur n'arrangeait rien. Pas après pas, il fallait avancer. Avancer toujours, au rythme du crissement des roulettes. Elle entra dans les appartements du roi Eolos. Première pièce : la salle de banquet. Il n'y avait que des serviteurs qui s'affairaient à ranger et nettoyer les lits et les tables basses. Personne de la famille royale en vue. La nourrice gagna la sortie. Pas après pas. Les roues grinçaient, grinçaient. Deuxième pièce : la grande salle d'audience, celle où Mélanippé avait été jugée – et condamnée. La nourrice frissonna à ce souvenir. Elle rentra sa tête blanche entre les épaules. Sa respiration se fit haletante, son coeur se mit à battre à tout rompre, comme il n'avait plus battu depuis des années. La nourrice avait peur, peur comme jamais. Du calme, du calme ! Le bébé dormait. Pas de quoi s'inquiéter. Avancer. Pas après pas. Oh, ce grincement ! Enfin, la dernière pièce des appartements royaux : le vestibule, et bientôt, la sortie ! La nourrice se retint de presser le pas – la moindre secousse pouvait réveiller l'enfant. Elle entra dans le vestibule, et là... Elle vit le roi lui-même, Eolos, l'air grave, un peu agacé, qui jetait un manteau sur ses fortes épaules, en grommelant : « Un sacrifice à Apollon, et les prêtres ne m'ont pas prévenu ? ». La nourrice fut prise d'un terrible frisson. Par les dieux, s'il s'apercevait de quelque chose ! Elle tenta le tout pour le tout. Elle rentra la tête, fixa obstinément les yeux au sol et, à grands pas lents, entreprit de traverser la pièce sous les yeux mêmes du roi, accompagnée par ce grincement incessant. Elle était à trois pas de la sortie quand... - Esclave ! l'appela Eolos. La vieille femme s'arrêta net. La foudre tombant sur elle ne l'eût pas stoppée plus vite. Elle resta figée, le dos tremblant, sans oser regarder le roi. Eolos s'approcha... Il la dominait de toute sa carrure... Sa bouche terrible s'ouvrit... - Esclave, où vas-tu ainsi ? - Célébrer... le sacrifice, dit-elle faiblement. - Tu te rends au temple ? lança le roi avec colère. Alors, dis au prêtre d'Apollon que j'espère que la prochaine fois, il me préviendra plus tôt que le jour même. Allez, va. Il se retourna et s'éloigna. La nourrice crut défaillir de joie. Ce n'était que ça, grands dieux ! Dire qu'elle avait cru que tout était perdu ! Elle sentit toute sa peur s'envoler. La sortie était là, plus que quelques pas et voilà la délivrance ! Sans réfléchir, elle se hâta vers la porte. C'est alors que, sous l'effet de la secousse, une branche d'olivier, au fond du chariot, heurta le bébé, qui se réveilla et poussa un cri, un sanglot infiniment long, affreusement fort – et Eolos, au fond de la pièce, fit demi-tour d'un bond – et ses yeux étincelèrent de fureur – et tout fut perdu. _________________ Tlina
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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Sam 9 Mai - 13:31 | |
| Chapitre 12 Douze ans plus tard C'était un ardent jour d'été sur l'île d'Icarie. L'île desséchée, blanchie par la chaleur, se mirait dans l'eau turquoise de la mer. C'était l'heure où tous recherchaient l'ombre, où les lézards se glissaient dans les fentes des pierres, où les oiseaux s'abritaient sous les ramures ombragées des arbres. Cependant, au milieu du palais du roi Métaponte, des hommes s'activaient. Des serviteurs s'empressaient, suant et ahanant, dans une cour brûlée par le soleil, pour obéir aux ordres de leurs jeunes maîtres. C'est que ce jour-là, les quatre princes allaient à la chasse. Il fallait donc se hâter de rassembler tout le nécessaire ; dès que les heures les plus chaudes du jour seraient passées, les fils du roi iraient pourchasser le gibier. D'ailleurs les deux aînés, Boiotos et Eolos, debout au milieu de la cour, dirigeaient eux-mêmes les opérations. Depuis deux fenêtres de deux ailes opposées du palais, le roi et la reine les regardaient. Depuis la croisée de sa chambre, à droite, le souverain Métaponte admirait ses fils. Quelle allure ils avaient ! Quelle prestance ! Boiotos, rude athlète à la force incomparable, impressionnait à la fois par sa musculature et par sa volonté tenace ; il était puissant, mais bienveillant, et s'il savait se faire craindre au besoin, il savait aussi se faire aimer ; les esclaves lui obéissaient avec respect et dévouement. Eolos était plus grand, plus fin, de corps comme d'esprit ; son regard était perçant, son intelligence subtile. Il semblait même, parfois, percevoir des réalités invisibles aux autres humains : quand Borée, le violent vent du nord, soufflait, quand le Zéphyr remuait les arbres, quand le Notos apportait la pluie et quand l'Eurus surgissait du Levant, il redressait la tête, comme s'il eut entendu une voix que nul autre n'eût pu ouïr. Mais vraiment, quelle noblesse chez ces princes ! Métaponte ne cessait pas de les contempler. Comme ils faisaient honneur à leur famille ! Et le roi, ce placide monarque un peu bedonnant, se rengorgeait en disant : « On voit qu'ils tiennent de leur père. » À la fenêtre d'en face, Théano aussi observait la beauté de ces deux princes – et cela même l'emplissait de rage. Oh oui, ils étaient nobles, et puissants, et intelligents, et courageux et tout ce qu'on veut, mais ce n'était pas ses fils ! Ils l'aimaient pourtant comme une mère, malgré la froideur qu'elle leur avait témoignée durant toutes ces années. Mais elle les haïssait d'autant plus : elle prenait leur respect comme un défi, leur amour comme une insulte. Ces bâtards avaient tout – beauté, force, vertu, pouvoir – et ses enfants à elle n'auraient rien. Ses deux fils étaient d'ailleurs juste derrière elle. Ils se tenaient dans la chambre, bras ballants, sans trop savoir quoi faire. L'aîné des deux sifflotait un peu bêtement. Ces deux garçons n'étaient pas totalement laids ni totalement idiots ; ce n'était que des adolescents normaux. Mais à côté de leurs soi-disant frères, leur médiocrité se révélait au grand jour, comme si on posait un caillou à côté d'un pur diamant. Ils étaient moins bons, moins fiers, moins élégants, moins intelligents que Boiotos et Eolos : bref, ils étaient moins. Ils apparaissaient dans une lumière grotesque, pleins de tics, encombrés de ridicules, difformes comme des masques de théâtre. Ils ont si peu marqués les mémoires que la tradition n'a pas retenu leurs noms. Pour leur malheur, ils se rendaient compte de cette infériorité et, au lieu de travailler à la réduire, ils en avaient conçu une profonde jalousie. Ils n'osaient pas lever la voix contre leurs frères, mais une envie secrète et ardente comme un poison se tapissait, sourde, au fond de leur coeur. Théano quitta donc la fenêtre et se retourna vers ses fils. - Mes enfants, dit-elle, j'ai une révélation à vous faire. Vos frères... Ce ne sont pas vos frères. L'aîné des jumeaux lâcha une exclamation de surprise, tandis que l'autre grommela : « Je m'en étais toujours douté... » Théano s'avança vers eux et leur assena sans apporter d'explication : - Ce ne sont que des vagabonds, ils ne sont ni de votre père ni de moi. Mais votre père l'ignore. Moi seule le savais ; à présent, vous aussi. - Mère, intervint le cadet, c'est bien vrai ? Car moi, je ne les aime pas, ni mon frère, je crois... ni vous. Jusque là, je ne pouvais pas comprendre le fait que je n'aie pas d'amour pour eux. Mais si ce ne sont pas nos frères, alors ce sentiment est juste. Car complaisamment, il déguisait sa jalousie en un juste mépris envers un imposteur, suggéré, bien entendu, par une intuition presque divine. - C'est en effet un noble sentiment, répliqua Théano. Ce ne sont que des imposteurs. Ils ont pris votre place légitime. Ils vous ont volé le pouvoir, ils pervertissent notre famille ! Déjà les esclaves leur sont plus dévoués qu'à vous ou qu'à moi. Votre père même a pour eux une faiblesse contre-nature. Si, à sa mort, ils montent sur le trône, quelle vie aurez-vous, à votre avis, sous la coupe de ces fils de rien ? Elle s'exaltait, emportée par la haine, et ses fils, entraînés par le même flot de colère, grondaient telles des bêtes fauves. - Il faut chasser ces imposteurs ! s'écria la reine. Il faut supprimer cette ivraie qui étouffe notre lignée ! Est-ce que vous allez permettre que les futurs rois d'Icarie, ce ne soit pas vous, ni vos frères ni vos neveux, mais des usurpateurs ? - Non ! rugirent les jumeaux d'une seule voix. - Mais comment faire ? reprit l'aîné avec une pointe de crainte dans sa voix. Ils ne voudront pas partir seulement parce qu'on le leur demande, et nous aurons du mal à les chasser de force. - C'est vrai dit Théano. Elle parlait sans bouger, les yeux fixes. - J'y ai réfléchi. Sa voix sonnait comme le bronze. - Il faut les tuer. Elle s'arrêta un instant, pour aller prendre un coffret de bois posé dans un coin de sa chambre. - Voilà ce que je vous propose, reprit la reine. Un affrontement à la loyale est impossible ; ce ne sont pas des nobles, ce serait faire trop d'honneur à ces chiens. Alors pendant la partie de chasse de cet après-midi, vous trouverez un prétexte quelconque pour les entraîner le plus loin possible dans la forêt. Éloignez-les bien des esclaves, sinon ceux-ci leur porteront secours. Puis vous les éliminerez – avec ceci, ajouta-t-elle en sortant du coffret deux couteaux, de grands coutelas de chasse à la lame luisante. Les frères eurent une minute d'hésitation. Assassiner les deux jumeaux ? Ce n'était pas noble, et puis, ceux-ci étaient plus forts qu'eux... Mais le regard implacable de Théano les fixait sans faillir. Il y avait tant de haine dans ces yeux que leur propre jalousie s'en enflamma. Il fallait en finir avec ces usurpateurs, peu importait comment ! Alors l'aîné, le premier, étendit la main et saisit une arme ; le cadet l'imita. La lueur blafarde des lames se reflétait dans leurs yeux. Théano sourit, d'un sourire de fierté sauvage. _________________ Tlina
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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Ven 3 Juil - 14:51 | |
| Chapitre 13 L'homme dans la forêt Quel beau jour d'été c'était, ce jour où les quatre fils du roi Métaponte partirent à la chasse ! La chaleur était enfin tombée ; la nature respirait. Les oiseaux s'étaient remis à voler, les cigales à chanter, perchées sur chaque branche, susurrant sous le vent. Les chiens de chasse batifolaient dans les buissons au milieu des esclaves qui riaient. La brise marine rendait l'air léger et frais. Boiotos et Eolos couraient, s'ébrouaient tels des chevaux trop longtemps enfermés, et qui piquent un galop dans une vaste prairie, pétillaient de vie, d'allégresse, de jeunesse et de force. Leurs frères suivaient lentement, le visage sombre. Mais tout occupés qu'ils étaient à sauter les vieilles racines des pins centenaires, les aînés n'y prêtaient pas attention. Le moment le plus pénible, pour un assassin, ce n'est peut-être pas celui où il tue, ni celui où, après le meurtre, il réalise l'horreur de son geste ; non, c'est celui où, s'étant résolu à tuer, il attend avec angoisse l'occasion de frapper sa victime. Pour Théano, restée au palais, l'angoisse était pire encore. Ce n'était pas sa main qui frappait, elle ne pouvait contrôler les événements. Mais d'une certaine façon, c'était bien elle la meurtrière. Ses fils ne faisaient qu'exécuter. Par leurs bras, c'était son désir de pouvoir, sa volonté, sa haine qui tenait le couteau. Toute sa vie, Théano avait réussi dans toutes ses entreprises. Elle avait évincé ses rivales et épousé Métaponte. Elle s'était imposée en maîtresse dans la maison royale. Elle avait écarté le danger quand le roi avait parlé de la répudier. Sa seule erreur, c'était d'avoir fait entrer des étrangers dans sa famille. Les dieux l'en avaient punie. Mais tout allait bientôt rentrer dans l'ordre. Boiotos et Eolos supprimés, ses fils deviendraient rois. Théano serait toujours derrière leur trône ; elle guiderait toutes leurs décisions, leur soufflerait toutes leurs pensées. Ils régneraient sur Icarie, bien sûr – mais elle régnerait sur eux. Le royaume serait le premier d'Hellade à avoir, sans le savoir, une femme à sa tête. Mais – et cette pensée la traversa comme un frisson – si ses fils échouaient ? Impossible. Théano cabra toute sa volonté. Ses enfants étaient fermement résolus à éliminer lers usurpateurs. Boiotos et Eolos seraient pris par surprise, seuls dans la forêt, ils ne pourraient pas se défendre. On se débrouillerait pour faire croire à un accident. Théano se raidit, de corps et d'esprit, jusqu'à devenir plus rigide qu'une lame d'épée. Le règne ! Le royaume d'Icarie avec une femme à sa tête ! Quelle revanche ce serait sur la tyrannie des hommes ! Oh, ce désir de pouvoir était trop grand, trop puissant ; elle le souhaitait trop pour que les dieux le lui refusent ! Sa volonté ferait plier le ciel. Eolos courait devant : l'un de ses frères cadets disait avoir vu un sanglier énorme, une bête magnifique dont les boutoirs feraient un superbe trophée. Il n'en fallait pas plus pour lancer le jeune prince à sa poursuite. Quelle satisfaction de revenir au palais avec la dépouille d'une telle bête ! Eolos avançait à grandes foulées : Zéphyr, le vent d'ouest, le poussait dans sa course. Il avait l'impression de voler. Boiotos, plus fort mais moins rapide, ne lui cédait que quelques pas. Derrière eux venaient les deux cadets. Ils portaient tous deux un grand coutelas à la ceinture. ...Pour écorcher les proies, sans doute. – Là, là, c'est par là ! cria l'un des cadets. Il désignait un endroit plus retiré, plus sombre, plus broussailleux que le reste du bois. Eolos s'engagea d'un bond dans les fourrés, pique à la main. Il se fraya un chemin jusqu'à déboucher dans une clairière en haut d'une colline ; à cet endroit les arbres se raréfiaient, et on pouvait voir entre les troncs tordus des pins la surface bleu-vert de la mer au loin, toute scintillante d'écume. Cette vision remplit Eolos d'enthousiasme. Il se retourna. Boiotos allait arriver, les cadets, un peu plus loin, avaient brandi leurs couteaux, pour couper les branches sèches qui leur bouchaient le passage. En revanche, il n'y avait plus trace des esclaves. Rien de grave, on les retrouverait bien une fois la bête prise. Une rafale de vent ébouriffa les cheveux du prince, comme un avertissement. Eolos se pencha sur le sol pour trouver des traces du sanglier, et fronça les sourcils. Il y avait bien des empreintes sur le sol parsemé d'aiguilles, mais aucune d'une si grosse bête. Son frère aurait-il mal vu ? Celui-ci arrivait ; Eolos lui lança, sur le ton de la plaisanterie : - Eh, mon frère, aurait-il des ailes, ton sanglier ? Pas une trace de pattes sur le sol ! - Je ne crois pas m'être trompé, dit l'adolescent d'une voix sourde. Allez voir devant, Boiotos et toi, il a peut-être contourné la clairière. Eolos était dubitatif, mais il obéit, pour faire plaisir à son frère. Il tourna donc le dos aux deux fils de Théano et s'enfonça sous les arbres, javeline à la main. Pas de traces d'un sanglier mais, quand le prince releva les yeux, il vit quelqu'un. C'était un grand homme aux larges épaules, au torse puissant, dont la personne toute entière dégageait une impression de force. Il était vêtu d'une tunique précieuse, aux ourlets brodés, qui ne convenait pas vraiment pour flâner en forêt. Une grande noblesse se lisait dans son regard. « Que faites-vous là, étranger ? » allait lui demander Eolos avec stupeur et respect, quand soudain l'homme ouvrit la bouche, et cria : - Derrière toi ! Le prince se retourna d'un bond, et vit, à deux paumes de sa tête, une lame étincelante s'abattre sur lui ! Il esquiva ; le fer l'érafla et déchira sa belle tunique de lin. Mais si l'arme l'avait raté, la surprise le frappait de plein fouet : celui qui tenait le couteau, c'était son frère. - Frère, que fais-tu ? s'écria Eolos. - Je ne suis pas ton frère ! hurla l'adolescent. Il s'élança sur son aîné, qui recula instinctivement ; mais son talon rencontra la racine d'un pin, il trébucha, tomba dans la poussière. Il s'appuyait sur les mains pour se relever quand le fils de Théano tenta à nouveau de le frapper ; les doigts d'Eolos saisirent sa javeline de frêne, le prince para le coup, et l'acier vint s'encastrer dans le bois. De l'autre côté de la clairière, le second jumeau luttait contre Boiotos et l'avait déjà blessé au bras. L'adolescent face à Eolos, debout, poussant sur ses jambes, pesait de tout son poids sur la lame fichée dans la javeline ; si dur que fût le bois de la lance, il pliait, il allait se rompre... C'est alors qu'une main invisible repoussa le fils de Théano. Le couteau tomba à terre. - Relève-toi ! dit une voix forte. Quelqu'un agrippa le bras d'Eolos. Le jeune homme se retrouva droit sur ses pieds, javeline miraculeusement intacte à la main, et bouillant d'ardeur au combat. L'homme de la forêt était à ses côtés. Eolos saisit obscurément que ce rétablissement subit et cette force nouvelle qui l'habitait, tout venait de cet homme, sans qu'il comprît exactement ce qui se passait. À vrai dire, il ne pensait plus qu'à combattre. Il se sentait extraordinairement fort, ferme, rapide, solide comme de l'airain et léger comme une plume. Il fondit sur l'adversaire. Boiotos, qui l'instant d'avant geignait de douleur, serra soudain les dents, leva le bras comme si sa plaie n'était rien, et, lui sans arme face au couteau de son agresseur, se précipita, tête en avant comme un pugiliste. Le fils de Théano n'eut pas le temps de réagir ; il reçut le coup de Boiotos de plein fouet. Le souffle coupé, il s'écroula ; sa tête heurta violemment une pierre ; du sang jaillit de ses lèvres. Eolos avait déjà percé de sa javeline la poitrine de son adversaire. Le cadet gisait dans la poussière, mort. Vainqueurs, Boiotos et Eolos triomphèrent un court, un très court instant. Puis ils se figèrent. Ces corps sans vie, c'étaient ceux de leurs frères ! Et les larmes leur montèrent aux yeux d'horreur. Comment avaient-ils pu tuer deux enfants de seize ans, de leur propre sang ? Même si c'était pour se défendre, leurs mains en étaient souillées à jamais. C'est alors que l'étranger leur dit de sa voix grave : - Ne craignez rien ! Nulle souillure ne vous tache. Ils le regardèrent, et il leur sembla que l'homme avait grandi, subitement, et qu'une lumière étrange irradiait de lui ; un grand trident lumineux était apparu dans sa main. Les princes restèrent muets, tremblants, eux qui n'avaient peur de personne, sur le point de se jeter à genoux devant l'inconnu. - Oui, vous m'avez reconnu, dit l'homme, je suis de nature divine ; je suis Poseidôn, qui commande à la mer, qui ébranle la terre, le Maître des Chevaux, le frère du Roi des Cieux. Et ces corps étendus à terre ne sont pas vos frères, car Métaponte n'est pas votre père, ni Théano votre mère : c'est moi qui vous ai engendrés. Je vous connais mieux que personne, et je sais votre destin. Toi, Boiotos, tu seras le chef d'un grand peuple : tu fonderas des cités célèbres sous le soleil d'Hellade, et ton nom sera pour toujours attaché à la terre de Béotie, jusqu'en des temps où nul ne souviendra de Théano et de Métaponte. Toi, Eolos, ton destin sera plus grand encore : car après avoir fondé une forte cité et couvert de gloire ton nom, tu accéderas à l'immortalité et à tous les privilèges des dieux. Tu vivras dans une île mystérieuse où les Olympiens eux-mêmes viendront te saluer, et tu y mèneras une vie de délices ; tu commanderas aux quatre vents, tempérant leur force, maîtrisant leurs bourrasques, les accordant ou les refusant à ton gré aux navigateurs – en particulier à celui qui viendra un jour te trouver, pourchassé par ma fureur... Tel sera votre avenir, si toutefois vous remplissez une ultime condition. Celle qui vous a enfantés, depuis bientôt vingt ans, subit un sort terrible ; elle est emmurée vivante dans une tour, pour le seul crime de m'avoir aimé. Vous devez la délivrer. Le dieu dit bien des choses encore, leur expliqua leur naissance et comment ils étaient arrivés en Icarie, pendant qu'eux écoutaient, hébétés, l'histoire de leur vie passée, présente et future. Enfin il les quitta, disparaissant tel un nuage de fumée ; et à présent, les jumeaux n'avaient plus qu'un désir au coeur, celui de libérer leur mère emprisonnée dans sa tour. Ils quittèrent Icarie en secret, et s'élancèrent sur la mer turquoise, en direction des côtes de Thessalie. Quand on ramena les corps de ses fils, quand elle comprit que tout était perdu, que ses enfants étaient morts par sa faute, épuisée de haine, de fureur, de désespoir, de peur aussi d'être prise et mise à mort par le roi Métaponte, Théano monta dans la plus haute tour du palais. Là, elle regarda Icarie, l'île sur laquelle elle aurait voulu régner, elle regarda le ciel impitoyable, qui n'avait pas cédé à sa volonté. Elle vit les vents secouer les pins comme pour la narguer, et la mer s'étaler à ses yeux dans un triomphe muet ; elle poussa un cri de rage, et se jeta dans le vide. _________________ Tlina
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 | Sujet: Re: Les Thessaliennes [Nouvelle à sujet mythologique] Lun 6 Juil - 13:21 | |
| Chapitre 14 Lettre de Canacé à Macarée Bien longtemps après la mort de la princesse incestueuse et de son frère, qui se suicidèrent presque simultanément, quoique séparément, d'un coup d'épée dans le ventre, on retrouva cette lettre, conservée par un serviteur analphabète. Il ne l'avait gardée qu'en souvenir des circonstances dans lesquelles on l'avait trouvée, rouleau de lin ouvert à côté du corps sans vie de Canacé. La lettre disait : Mon amour,
Que t'ont-ils fait ? Je ne sais rien, personne ne veut me le dire. Personne ne parle, pas même le serviteur qui m'a apporté l'épée. Il n'en avait pas besoin, j'ai tout deviné : c'est mon père qui l'envoie, c'est Eolos. Je sais trop bien ce qu'il veut que je fasse de ce glaive. Il ne peut donc pas nous punir lui-même ? Il a plongé les doigts dans les yeux de Mélanippé, mais nous toucher, nous, ce serait se souiller. Il n'a sûrement pas tort, le péché est contagieux, l'amour interdit se contracte comme la peste ; ne l'as-tu pas attrapé à mon contact ? Je sais ce qu'il veut que je fasse de ce glaive : il veut que moi-même je m'exécute. Je suis chargée de faire disparaître de la terre la malédiction de mon existence. Telle est sa volonté. Oh, si j'étais Arné ! Si j'avais cette force-là ! Je pourrais résister, me cabrer, relever la tête ! Mais je suis Canacé. Et toi, mon frère, mon frère que, pardon mais je ne peux le nier, j'aime, victime de mon coeur, des dieux qui nous condamnent, que t'ont-ils fait à toi ? Est-ce que tu vis encore ? Dieux de l'Olympe, dites-moi qu'il vit encore ! Dites-moi que ses yeux vont parcourir cette lettre ! Mon amour, tu m'avais promis une vie de bonheur. Jamais cette promesse ne sera tenue. Pourtant, crois-moi, je l'ai désirée, cette vie-là, tellement désirée, je l'ai rêvée, je l'ai vue un instant sous mes paupières mi-closes, lorsque notre fils s'accrochait à mon sein. Mon enfant ! Ô dieux ! Mon enfant, ils l'ont pris ! C'est Eolos lui-même qui est venu dans ma chambre. Je me traînais à terre, je criais, je suppliais, je hurlais : « Laissez-le vivre ! » Mon père restait muet. Le bébé pleurait de toutes ses forces, lui aussi, pendant qu'un serviteur l'arrachait aux bras de sa mère, à mes bras ! Eolos restait muet. Ils ont emporté mon fils, ils vont le déposer dans la forêt, où il mourra de faim et de soif, si aucune bête ne l'a dévoré d'ici là... Par Artémis, ses petits doigts sous les crocs des loups ! L'épée que m'a envoyée mon père est juste à côté de moi... Peut-on résister à son destin ? Peut-on refuser son sort, et défier les dieux ? Mélanippé le pourrait. Mais je suis Canacé, et la faiblesse est inscrite à l'origine de mon être. Je ne peux pas résister. Je n'ai pas su résister à mon amour, je ne saurai pas résister à la mort. La volonté d'Eolos m'entoure et m'écrase... Je sens déjà mes doigts saisir le pommeau de l'épée. Qu'il y a-t-il d'autre ? Que puis-je faire d'autre que mourir ? Peut-être es-tu déjà mort toi aussi, transpercé sûrement par une épée semblable à la mienne. Peut-être notre fils est-il déjà mort lui aussi. Peut-être notre fidèle nourrice est-elle déjà morte. Je ne sais pas ; je m'en vais sans savoir. Oh, adieu, Macarée, je ne peux plus vivre, adieu amour, adieu tout, adieu le monde et le soleil, adieu la mer scintillante, adieu le bonheur que jamais je n'aurai connu, adieu, je pars aux Enfers, peut-être l'Hadès a-t-il une place pour moi. Qu'on donne cette lettre à Macarée, une fois que je serai morte ! Dieux, je vous en prie, que ma mort vous suffise, qu'elle apaise votre colère, et laissez vivre mon frère et mon enfant ! Mon bébé surtout, exposé dans la forêt, livré aux bêtes sauvages ! Dieux de l'Olympe, est-il possible que vous le sauviez ? Pouvez-vous faire pour lui un miracle ? Un miracle, un seul, c'est tout ce que sa mère demande !... Mais non, le ciel ne veut pas. Le miracle a déjà eu lieu, lorsque les dieux m'ont fait revenir de la mort. Il n'y en aura plus d'autre. Il n'y aura plus de prodige pour Canacé la maudite.La lettre s'arrêtait là. On ne pouvait en lire la fin. Tout le bas du rouleau de lin était couvert de sang. _________________ Tlina
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